La Dévastation de Haruhi Suzumiya

Il y a trois semaines, lors d’un après-midi de Japan Expo, j’ai repensé à Haruhi. Pour ses 20 ans, la convention invitait Aya Hirano, chanteuse, comédienne de doublage et voix du personnage inventé en 2003 par l’auteur de light novels Nagaru Tanigawa, et mis en mouvement en 2006 par le studio Kyoto Animation. Au programme, outre les traditionnelles dédicaces, une conférence et surtout un showcase le vendredi, l’occasion, espérais-je, de profiter en live des chansons tirées de l’anime. En plus de doubler Haruhi, Aya Hirano interprétait en effet les titres joués par les personnages ainsi que les génériques. Pour mon plus grand bonheur, rien n’a varié entre ce que j’ai regardé, ce que j’attendais et ce que j’ai eu. Aya Hirano est arrivée, a fait lever les spectateurs assis en salle Ichigo et leur a offert 30 minutes énergiques et enrobées de nostalgie pour le temps où la déferlante Haruhi semblait inarrêtable.

Car La Mélancolie de Haruhi Suzumiya, qui raconte, en 14 épisodes, l’histoire d’une lycéenne pas comme les autres dont les humeurs altèrent l’équilibre du monde, a marqué par sa richesse et son audace et entraîné un engagement des fans comme on en voit rarement. Une palanquée de mèmes, une vraie-fausse religion, sans parler de l’omniprésent Hare Hare Yukai, le générique de fin dont la danse a envahi les conventions du monde entier… Quand j’ai découvert la série en 2008, la folie était loin d’être retombée, et s’apprêtait même à gagner la France. Fondée en 2009, une association tout ce qu’il y avait de plus officielle s’était en effet donné pour mission de « sauver le monde en l’inondant de fun tout en respectant les lois en vigueur », selon ses statuts. En plus de maintenir un site internet très complet sur l’univers Haruhi, la Brigade SOS Francophone, dissoute en 2016, propageait le Haruhiisme dans les conventions à grands coups de jeux, de Hare Hare Yukai géants et de vente de brassards, assurant à qui voulait l’entendre que La Mélancolie de Haruhi Suzumiya était le meilleure anime du monde. La motivation de ses membres avait trouvé sa récompense dans une collaboration avec les éditeurs des oeuvres de l’univers Haruhi en France, dont Kazé pour la vidéo, et l’éditeur Hachette avait même prudemment sorti le premier light novel de Nagaru Tanigawa, une entreprise moins réussie, mais passons. L’essentiel, c’est que l’anime était top, et qu’on s’est bien amusés. Ce jour de Japan Expo, en chantant Bōken Desho Desho, God Knows et autre Super Driver, Aya Hirano nous a rappelé un peu de cette époque, nous laissant à son départ avec des souvenirs plein la tête.

Jeudi, en débloquant mon téléphone le matin, j’ai à nouveau pensé à Haruhi. Immédiatement, j’ai été saisi d’effroi. L’application NHK World, la chaîne anglophone de l’audiovisuel public japonais, avait envoyé plusieurs alertes faisant état d’un grave incendie dans un studio d’animation à Kyoto. Je me suis dit qu’il n’y en avait pas 50. Les alertes envoyées par des médias en dehors de l’archipel m’ont vite convaincu que l’affaire était grave. Un tour sur Twitter a confirmé mes craintes : le studio 1 de Kyoto Animation avait pris feu, et il y avait des victimes. Nombreuses. Une, puis 12, puis 16, 25, 33. A ce jour, le bilan s’établit à 34 personnes décédées, après la mort d’un blessé à l’hôpital. Environ 70 personnes travaillaient au moment du drame. Partout, les médias parlaient de Kyoto Animation, de La Mélancolie de Haruhi Suzumiya, du film Silent Voice, mais ce soudain intérêt n’avait rien de joyeux. Il n’y avait rien d’autre à faire qu’à regarder, prostré, se consumer un des studios qui fait aujourd’hui l’animation japonaise, à cause du coup de folie d’un homme visiblement perturbé, aux motivations encore floues. « C’est le pire meurtre de masse au Japon depuis la fin de la seconde guerre mondiale », ainsi que le « jour le plus triste pour l’industrie de l’animation japonaise », a écrit sur Twitter l’auteur de la traduction anglaise de Neon Genesis Evangelion pour Netflix, Dan Kanemitsu. Pour les fans dévoués du studio, qui l’appellent KyoAni, comme pour les amateurs d’animation au sens large, le choc est rude. Pour moi, trois semaines après ce moment de joie passé avec Aya Hirano, j’ai l’impression qu’on a roulé sur mes souvenirs avant d’y mettre le feu.

Trois jours après le drame, l’heure est à l’enquête. Le suspect devrait bientôt être formellement arrêté après avoir récupéré de ses brûlures à l’hôpital. La police a prévenu les familles qu’il faudrait peut-être une semaine pour identifier les victimes. Quant à l’avenir du studio, il paraît compromis. Son président, Hideaki Hatta, a déclaré que l’équipe avait tout perdu. L’incertitude plane au sujet des oeuvres sur lesquelles travaillait l’équipe. Dernièrement, le président a proposé de raser le studio 1 pour qu’un monument entouré d’un parc public soit érigé à sa place. Heureusement, la dévastation appelle toujours la solidarité. Si la collecte en ligne lancée par l’éditeur américain Sentai Filmworks a reçu autant de succès que de critiques (notamment pour sa précipitation), des boîtes à donations ont été installées au Japon, notamment dans les boutiques spécialisées ainsi qu’au Musée international du manga de Kyoto. Les municipalités représentées dans les animes de Kyoto Animation y sont allées de leur message de soutien. Du réalisateur de films d’animation Makoto Shinkai à la créatrice de jeux vidéo Ikumi Nakamura, en passant par le PDG d’Apple Tim Cook, les messages de personnalités se sont aussi multipliés. Les fans français, ceux dont j’évoquais l’enthousiasme plus haut, ont bien entendu pris la parole, malgré l’émotion. Et, au-delà du simple compte-rendu du drame, Le Monde s’est intéressé au studio et à ce qui le rend unique (dont sa féminisation au-dessus de la moyenne), et un billet de blog très complet s’est offert une seconde jeunesse. Des blogueurs français ont d’ailleurs pris la plume avant moi. Il n’empêche, si elle saisit moins le coeur que sur le moment, la douleur reste là. Les premiers témoignages de ceux qui ont réussi à réchapper de l’incendie viennent d’être publiés. Les fans restent sans nouvelles de leur réalisateur préféré, et les familles des employés vivent dans l’incertitude. Quel que soit notre lien avec le studio et ses oeuvres, cet acte sans aucun sens nous touche tous. Si vous souhaitez vous tenir au courant des suites de l’affaire et d’éventuelles initiatives de soutien, je vous conseille de suivre sur Twitter un grand fan du studio. Au contraire, si vous avez besoin de débrancher, n’hésitez pas. Inutile de rajouter du mal au mal. Que la déesse Haruhi veille sur vous et sur KyoAni.

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