Le 25 décembre 2015, Matsuri Takahashi a sauté du haut d’un dortoir de son entreprise.

Depuis le mois d’avril, la jeune femme travaillait chez le publicitaire Dentsu, un poste décroché après l’obtention de son diplôme en Lettres, à l’université de Tokyo. Matsuri Takahashi n’était pas du genre à regarder sa montre, et le mois de septembre, elle cumulait 40 heures supplémentaires. A partir d’octobre, ses semaines de travail sont devenues de plus en plus interminables, jusqu’à totaliser pas moins de 105 heures supplémentaires entre le 9 octobre et le 7 novembre. Sur son compte Twitter, l’employée s’est mise à publier des messages inquiétants: « Mon corps et mon esprit sont en lambeaux », ou encore: « Je ne ressens plus rien, j’ai juste envie de dormir », raconte le Mainichi Shimbun. Le jour de Noël, elle a envoyé un e-mail à sa mère pour la remercier de « ce qu’elle avait fait pour elle ». Inquiète, celle-ci l’a implorée au téléphone de « ne pas mourir », rapporte le quotidien nippon. En vain.

Il a fallu près d’un an pour que l’équivalent japonais de l’inspection du travail reconnaisse l’évidence: le suicide de Matsuri Takahashi est dû à son travail. Les détails du rapport ont été présentés vendredi lors d’une conférence de presse, à Tokyo. Il apparaît que la jeune femme a développé une dépression vers la fin du mois de novembre, et que l’entreprise n’a rien fait pour l’aider. Ses rapports mensuels ne devaient pas mentionner les heures supplémentaires au-delà d’une limite de 70. Ainsi, à en croire les documents, elle n’aurait cumulé « que » 69.9 heures supplémentaires en octobre, et non 105, comme l’attestent les découvertes de l’inspection. Ses parents seront indemnisés.

La conclusion de cette affaire coïncide avec la publication, le même jour, d’un livre blanc sur la mort par excès de travail, le karoshi. Il révèle qu’une entreprise japonaise sur 4 admet que certains employés font plus de 80 heures supplémentaires par mois. Chez 11,9% des firmes consultées, certains dépassent même les 100 heures. Au cours de l’année fiscale 2015, qui s’est achevée en mars dernier, 96 décès par AVC ou crise cardiaque ont été reconnus par le gouvernement comme liés au travail, ainsi que 93 suicides ou tentatives de suicide. Le gouvernement de Shinzo Abe a accepté les conclusions du livre blanc. Parmi ses objectifs, réduire à 5% le nombre de travailleurs assumant plus de 60 heures supplémentaires par mois.

Mercredi, un éditorial du Asashi Shimbun s’en prenait à l’entreprise Dentsu, accusée de ne pas avoir « retenu la leçon » du suicide d’un employé de 24 ans, en 1991, tout en notant que le problème s’étend au-delà de ce triste exemple. « Les entreprises ne doivent pas combattre à elles seules les suicides liés au karoshi », affirme l’édito. « Le gouvernement doit jouer un rôle crucial dans ce processus. » La famille de Matsuri Takahashi a déclaré qu' »aucun emploi n’est plus important que la vie elle-même », indique la tribune, qui appelle « le gouvernement et le milieu de l’entreprise à prendre ce problème à bras-le-corps ».